Alain Soirat généalogiste    
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Le Petit Journal du 29 octobre
Cour d’assises de l’Ariège.
Présidence de M. DENAT, conseiller à la cour impériale de Toulouse.
Audience du 23 octobre.
(Correspondance particulière du Petit Journal.)
Parricide.
La cour d’assises de l’Ariège n’avait à juger dans sa troisième session de 1865 que deux affaires.
L’une presque sans gravité, tentative de vol punie de quinze mois d’emprisonnement ; l’autre, au contraire, de la dernière importance. Il s’agit d’un parricide. Nous donnons le compte-rendu détaillé de ces émouvants débats.
L’examen de la première affaire est suivi de quelques moments de suspension, après lesquels la cour rentre en séance. A cause de la longueur présumée des débats, les noms de deux jurés supplémentaires sont tirés au sort.
M. POURADIER-DUTEIL, procureur impérial, occupe le siège du ministère public.
Me LABORDE est assis au banc de la défense.
L’accusé, Marcel CARBONNE RÉGALAT, dit Martial, est âgé de trente et un ans. Sa taille est moyenne, sa constitution vigoureuse. C’est un bûcheron du hameau de Touroun, commune de Saurat. Sa physionomie est dure. Une épaisse barbe noire encadre son visage, ses yeux sont vifs, son front est très étroit. Il porte le costume des montagnards ariégeois et semble doué d’une force physique peu commune.
Seize témoins ont été assignés à la requête du ministère public. Six au nom de l’accusé.
Voici les faits qui amènent Martial CARBONNE sur le banc de la cour d’assises.
Raimond CARBONNE RÉGALAT, vieillard septuagénaire, avait quatre enfants. Sentant ses forces s’affaiblir, il avait fait à ses enfants le partage anticipé de ses biens, moyennant une pension annuelle.
Après le partage, il voulut vivre avec son fils Martial, dans le lot duquel était tombée la maison paternelle, sise au hameau de Touroun, dans la vallée de Saurat. Martial, après avoir servi sept ans sous les drapeaux, était rentré dans son hameau et avait embrassé la profession de bûcheron. Il s’était marié et avait un enfant parvenu aujourd’hui à l’âge de dix-huit mois.
Bon fils, bon époux, il s’était toujours montré d’un naturel fort doux ; il était jovial, serviable, et sa conduite avait toujours été irréprochable. Il allait parfois exercer au loin sa profession de bûcheron, et partout il se signalait par son amour pour le travail. Pendant ses absences, son père et sa femme faisaient valoir leur petit patrimoine. Au commencement de l’hiver dernier, le caractère de Martial changea brusquement. Une métamorphose complète s’opéra en lui ; il devint irascible, emporté ; sous le moindre prétexte, quelquefois même sans en avoir aucun, il insultait, maltraitait ses voisins. Sa femme même ne fut plus à l’abri de ses mauvais traitements ; il devint sombre, taciturne, cherchant la solitude, se livrant parfois à des excentricités ; lui, si laborieux autrefois, il ne travailla plus, et lorsque sa femme, ses mais, lui demandaient la cause de ce changement, il répondait qu’il éprouvait un malaise qu’il ne pouvait pas définir ; il accusait de violents maux de tête ; il avait peur des arbres, il entendait des voix mystérieuses.
Lorsque l’insomnie ne venait pas s’asseoir à son chevet, il avait des rêves qui le tourmentaient. Son esprit était sans cesse obsédé par de mauvaises pensées. Sa jeune femme, Marie PAGÈS, douce et affectueuse, essayait souvent de le distraire, mais elle ne pouvait y parvenir et si elle insistait, son mari la repoussait. Parfois comptant sur l’immense affection que Martial avait toujours prodiguée au petit être, fruit de leur union, elle lui présentait ce petit enfant de quinze à seize mois. Martial CARBONNE le prenait dans ses bras, mais bientôt il le rendait à sa femme en lui recommandant de ne jamais le laisser seul avec lui, parce que, disait-il, il avait de mauvaises idées, il avait peur de le tuer. Cette métamorphose complète avait affligé la famille et les amis de Martial sans cependant trop les étonner.
On se rappelait que sa mère, étant jeune fille, donna quelques inquiétudes à ses parents. Sa raison avait paru parfois troublée, et les signes d’égarement s’étaient renouvelés pendant qu’elle portait Martial dans son sein et pendant qu’elle l’allaitait. Ils étaient devenus si inquiétants qu’on s’était vu forcé de lui enlever son jeune nourrisson, alors qu’il n’avait encore que six mois, et quand elle eut atteint sa trentième année environ, elle fut enfermée par mesure administrative dans l’asile d’aliénés de St-Lizier, où elle mourut en état de démence. Le changement survenu dans le caractère de Martial raviva ces souvenirs ; sa mère avait une fois levé une hache sur la tête de sa propre sœur parce que celle-ci voulait l’empêcher de sortir. Plusieurs fois elle avait voulu se suicider. Les mêmes symptômes se produisaient chez Martial. Sa femme avait exprimé ses craintes au vieux Raimond CARBONNE, et celui-ci lui faisait espérer une guérison. Mais souvent aussi il taxait de fainéant la répugnance de son fils pour le travail ; il gourmandait ce qu’il appelait sa paresse, et le menaçait d’une rupture s’il continuait à vivre dans l’oisiveté.
Dans le courant du mois de mai, Martial se rendit à Orlu, canton d’Ax, pour travailler avec plusieurs bûcherons de son hameau dans les bois de M. ABAT, maître de forges. Il était connu comme excellent ouvrier et il n’eut pas de peine à obtenir une augmentation de paye. Il se mit au travail, mais un ou deux jours à peine s’étaient écoulés qu’il annonça aux autres bûcherons qu’il ne pouvait pas travailler et qu’il allait retourner chez lui. On le pressa de questions.
- Je ne sais pas ce que j’ai, dit-il ; la tête me pèse, les oreilles me tintent, les arbres me font peur !
Martial revint au hameau de Touroun, dans les derniers jours du mois de mai. Son père lui adressa de violents reproches et voulut exiger qu’il repartit pour Orlu ; mais Martial résista prétextant son état maladif. Il passait ses journées au lit ou sur une chaise, toujours sombre, fuyant la société, ne voulant voir personne et recommandant qu’on fermât la porte avec soin.
Le 21 juin, sa femme, si dévouée et si inquiète, se rendit à Saurat et alla réclamer pour son mari les soins de M. le docteur PÉRICAT. Le docteur, on le comprend, désira voir le malade. Martial se rendit lui-même, le dimanche suivant chez M. PÉRICAT, qui le pressa de questions. « Je ne sais pas ce que j’ai, dit Martial ; je ne sais pas ce que j’éprouve : j’ai la tête lourde, je ne puis ni dormir, ni travailler ; il faut que vous me soigniez. » Le docteur ne crut pas devoir obtempérer à son désir et se contenta de lui ordonner quelques prescriptions, entre autres des bains de pieds synapisés, avec incitation de se représenter dans quelques jours. Le 30 juin, Martial se leva dans la nuit, et sa femme lui ayant demandé où il allait : « Dehors, répondit-il ; est-ce que tu as peur que je te tue ? » Non, répondit la pauvre femme. Allons, recouche-toi. »
Martial se remit au lit.
Le lendemain matin, 1er juillet, Marie PAGÈS et son beau-père, le vieux Raimond CARBONNE, sortirent de bonne heure pour aller travailler aux champs. Ils rentrèrent à sept heures et se mirent à table avec Martial. Le vieillard reprocha à son fils de n’être pas allé travailler ; il renouvela ses menaces de rupture ; « il était las, disait-il, de nourrir un paresseux. » Martial, sombre, ne disait mot. Mue par une sorte de pressentiment, Marie PAGÈS se leva pour aller reprendre ses travaux, et ne voulant pas laisser ces deux hommes en présence, elle engagea vivement son mari à l’accompagner. « Je te suis, répond Martial, prends le devant. » La malheureuse femme sort. Après son départ, les reproches continuèrent de la part du vieillard ; il se dirige à un moment donné vers la porte, disant qu’il va chercher la gendarmerie pour faire expulser son fils. Martial le retient, et avec le pied il essaie de tenir la porte fermée. Le vieillard veut faire lâcher prise à son fils et lui donne un coup de poing ... Martial étend la main vers une hache appendue au mur ... et le vieillard tombe ... Martial lui avait fendu le crâne. « Je me meurs ! » murmure en s’affaissant l’infortuné Raimond ... Un second coup de hache lui fracasse la tête ...
Que se passa-t-il alors dans l’âme de Martial ? ... Va-t-il fuir ? ... Non. Cette hache qui vient de lui servir à commettre le plus grand des forfaits, il s’en empare et il essaie de se scier le cou ... puis le ventre ... La mort ne vient pas assez vite ... il prend un couteau dans sa poche, il s’en frappe à plusieurs reprises et sur diverses parties du corps. Un coup porté dans la région cervicale fait jaillir le sang, qui inonde le sol comme aurait fait un arrosoir, a dit un témoin. Martial s’affaisse non loin du cadavre de son malheureux père ; et lorsque les voisins accourent, attirés par les cris d’effroi d’un jeune enfant de sept ans, témoin de cette horrible scène, ils trouvent Martial regardant tristement sa victime.
Il était sept heures et demie du matin. M. Paul BERGASSE-LAZIROULES, maire de Saurat, arriva bientôt après, accompagné de M. le docteur PÉRICAT, et prend les premières mesures nécessitées par les circonstances. Quelques heures après, les magistrats de Foix se sont rendus sur les lieux.
L’état de Martial rend impossible un premier interrogatoire.
Toute la nuit, il est gardé à vue dans son lit ...
Le lendemain, les craintes que son état inspirait sont calmées ... Il est transporté à Saurat et le surlendemain à Foix.
Tels sont les faits dont Martial CARBONNE RÉGALAT vient rendre compte aujourd’hui devant le jury ... Il a écouté sans émotion visible la lecture de l’acte d’accusation.
M. le président reçoit le serment de M. Paul BERGASSE, maire de Saurat, premier témoin de l’information, et, vu l’heure avancée, renvoie l’audience au lendemain, dix heures.
La suite à demain. Ernest JOFFRÈS.

L’enquête généalogique :
Marçal CARBONNE RÉGALAT, charbonnier, domicilié à Saurat (Ariège), où il est né le 18 août 1833, fils de Raimond, cultivateur, et de défunte Ursule BLAZY RAMOUNEL, s’est marié à Saurat, le 3 février 1861, avec Marie PAGÈS LAURAT, ménagère, née à Saurat, le 8 mars 1839, fille de défunt Paul, et de Marguerite MAURY BAILLICOU, âgée de 60 ans. Les époux ont passé un contrat de mariage à Saurat, le 2 février 1861, chez Me Jules Hilaire CASTEILLA.
Raimond CARBONNE RÉGALAT, charbonnier, domicilié à Saurat, né le six thermidor de l’an 5, fils de Bernard, charbonnier, et de Marianne ESTÈBE GABRIELLE, décédée à Saurat, s’est marié à Saurat, le 20 décembre 1822, avec Claire BLAZY RAMOUNEL, ménagère, née à Saurat, le 1er novembre 1792, fille de Joseph, décédé à Saurat, et de Catherine MARROT CASTELLAT.
Marcel CARBONNE RÉGALAT, âgé de 41 ans environ, charbonnier, domicilié aux Îles-du-Salut (Guyane), fils des défunts Raymond et Ursule BLAZY RAMOUNEL, époux de Marie PAGÈS LAURAT, est décédé aux Îles-du-Salut, le 26 septembre 1874.
Support : BNF Gallica, AD de l’Ariège, ANOM
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