Alain Soirat généalogiste    
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Le Constitutionnel du 10 octobre
Cour d’assises de la Lozère
Homicide volontaire, de complicité et avec préméditation
La session devait se clore par l’examen d’une accusation bien peu en rapport avec l’âge de ceux sur qui elle pèse.
Il s’agit d’un jeune berger qui aurait été assassiné dans sa cabane pendant la nuit et pour le motif le plus futile ;
les assassins seraient aussi deux bergers aussi jeunes que la victime, puisque ni l’un ni l’autre des accusés n’a encore atteint sa dix-huitième année. Leur apparition sur le banc de l’accusation impressionne péniblement le nombreux et bruyant auditoire. Il est triste, en effet, de voir deux enfants comparaître devant la cour d’assises sous le poids d’une accusation capitale. On serait heureux si l’on pouvait croire que leur innocence va être reconnue ou tout au moins si l’on pouvait douter de leur culpabilité ; mais malheureusement cette illusion n’est pas possible.
Voici en effet, ce qui résulte de l’acte d’accusation :
« Dans la matinée du 7 juin dernier, le nommé Privat COUDERC se rendit au lieu le Champ-Grand, sur le plateau au Causse du Villaret, commune de Barjac (Lozère), où était parqué le troupeau confié à la garde de Pierre COUDERC, son frère, berger du sieur Privat THOMÉ. Au moment où il arriva près du parc, un douloureux spectacle frappa les yeux de Privat COUDERC : la cabane dans laquelle couchait son frère était renversée et au-dessous gisait le corps inanimé de Pierre COUDERC. La partie inférieure du cadavre était engagée sous la cabane ; la tête reposait sur le sol et baignait dans une large mare de sang. La veille, Privat COUDERC avait rencontré son frère au moment où il ramenait son troupeau du pâturage, il était donc évident que ce malheureux avait été frappé par une main homicide pendant la nuit du 6 au 7 juin, et que le meurtrier avait dû s’armer, pour frapper la victime, d’un instrument d’agriculture portant des taches de sang et trouvé à deux mètres environ de la cabane.
Les hommes de l’art constatèrent que le cadavre de Pierre COUDERC présentait plusieurs blessures, parmi lesquelles ils en ont signalé une au dos, l’autre au bras droit, la troisième à la tête. Cette dernière consistait en une large fracture du crâne qui, partant de la protubérance occipitale, s’étendait sur l’os frontal et ne s’arrêtait qu’à l’arcade sourcilière. C’est la dernière qui avait évidemment occasionné la mort de Pierre COUDERC. Toutes ces blessures indiquaient, par leur apparence et par la nature des désordres qui les constituaient, qu’elles étaient dues à l’action d’un corps contondant.
Quoiqu’on ne connût pas d’ennemis à Pierre COUDERC, qui était d’un caractère doux et inoffensif, on ne tarda pas à désigner comme devant être l’auteur du crime le nommé SEGUIN, dit Granou, âgé de dix-huit ans, condamné peu auparavant pour vol par le tribunal correctionnel de Marvejols.
Cet individu, méchant et vindicatif, était redouté dans les localités environnantes à cause des actes de violence auxquels il s’était porté contre diverses personnes ; il avait été berger, mais depuis quelques temps il parcourait le pays à l’aventure, ne se livrant plus à aucun travail. Dans la matinée du 7 juin, il avait été vu, non loin du théâtre du crime, avec le berger Jean THOMÉ, dont la moralité était suspecte, et on ne tarda pas à considérer ces deux individus comme étant les auteurs de la mort de Pierre COUDERC.
Ces premiers soupçons prirent bientôt une plus grande consistance, et certains propos tenus par THOMÉ ne laissèrent aucun doute sur leur culpabilité ; il fut rapporté, en effet, que THOMÉ avait dit qu’il avait été témoin de la mort de COUDERC ; que SEGUIN et lui lui avaient donné une bonne râclée, mais que c’était SEGUIN qui l’avait tué.
Interrogé par M. le juge d’instruction, THOMÉ nia d’abord toute participation au crime, mais il prétendit que, le lendemain du jour où il avait été commis, SEGUIN lui avait confié qu’il en était l’auteur. « Je suis vengé, aurait dit SEGUIN à THOMÉ, mais si tu dis la moindre chose, je viendrai te broyer la tête dans ta cabane. » Interrogé de nouveau, THOMÉ a fait une déclaration qui se rapproche beaucoup de la vérité : il a dit que, dans la nuit du 6 au 7 juin, SEGUIN vint le trouver à sa cabane pendant qu’il dormait ; il l’éveilla et l’invita à le suivre pour l’aider dans ses projets de vengeance sur COUDERC, le menaçant de le maltraiter s’il se refusait à l’accompagner. Ils se dirigèrent alors vers le parc de COUDERC, et, chemin faisant, SEGUIN aurait dit à son complice qu’il voulait se venger dudit COUDERC parce qu’il lui avait tué un mouton quelques années auparavant. THOMÉ ajouta qu’arrivés à une quinzaine de pas de la cabane de la victime, il fut invité à s’arrêter par SEGUIN, qui se dirigea seul vers la cabane, la renversa et frappa violemment COUDERC. Ce dernier ayant proféré des paroles desquelles il résultait qu’il avait reconnu son agresseur, SEGUIN l’aurait frappé avec force à la tête avec un instrument qui parut à THOMÉ être une pioche ; celui-ci termina sa déclaration en disant que l’accusé SEGUIN le menaça de mort s’il révélait ce qui venait de se passer.
Dans ce récit, THOMÉ avait évidemment fait un pas vers la vérité, mais il ne la disait point tout entière ; il était invraisemblable, en effet, que l’auteur du crime se fût fait accompagner par un individu auquel il n’aurait fait jouer que le rôle de témoin ; cependant THOMÉ persista dans son système et SEGUIN dans ses dénégations ; ce dernier persévéra dans ses protestations d’innocence même en présence de l’expertise, que les sabots et la blouse qu’il portait à la date du crime présentaient des taches de sang. Ces constatations ébranlèrent pourtant sa fermeté, et le surlendemain du jour où il en avait eu connaissance, il se détermina à entrer dans la voie des aveux ; il fit prier M. le juge d’instruction de se rendre auprès de lui pour les recevoir.
Il déclara qu’il était animé d’un violent sentiment de vengeance contre COUDERC, qui l’avait fait rudement frapper par un de ses cousins ; que THOMÉ, de son côté, ayant à se plaindre dudit COUDERC, ils convinrent ensemble d’exercer des représailles sur la personne de ce malheureux. SEGUIN ajouta qu’il eut dans la nuit du 6 au 7 juin le projet de mettre ce dessein à exécution ; que, dans ce but, il alla trouver THOMÉ à son parc et le déterminer sans peine à le suivre. Il prétend qu’entre son co-accusé et lui il ne fut question que de porter des coups à COUDERC. Lorsqu’ils furent arrivés près de la cabane de ce dernier, SEGUIN déclare qu’il la renversa sans l’aide de son complice, qu’ensuite il porta plusieurs coups de poing à sa victime et que THOMÉ lui en porta deux seulement. Continuant son récit, SEGUIN ajoute que COUDERC appela au secours et prononça ces paroles : « Je te connais, Granou, mais je t’en ferai faire à toi encore plus que tu m’en fais. »
A ces mots, dit SEGUIN, je m’emparai d’une pioche qui était à trois ou quatre pas, et j’en assénai un coup violent sur le derrière de la tête de COUDERC. Il fut décidé entre les accusés qu’ils garderaient le silence sur ce qui venait de se passer ; mais SEGUIN proteste qu’il n’a jamais menacé THOMÉ de mort pour le cas où il ferait des révélations. Il prétend ne pas avoir eu l’intention de donner la mort à COUDERC ; mais diverses circonstances contredisent cette affirmation. La violence avec laquelle il a porté les coups, le soin qu’il a eu de frapper sa victime dans la partie du corps où les blessures sont si facilement mortelles, enfin la méchanceté bien connue du caractère de SEGUIN, sont autant d’indices de son intention homicide. THOMÉ, mis en présence de son complice, a maintenu sa déclaration, et persisté, malgré l’évidence, à soutenir qu’il n’avait porté aucun coup à COUDERC et n’avait été que le spectateur passif du crime commis par son co-accusé. Il est inutile d’insister pour démontrer ce qu’un pareil système a d’inadmissible.
En conséquence, Jacques SEGUIN, dit Granou, et Jean THOMÉ sont accusés :
1° SEGUIN de s’être, au Villaret, commune de Barjac, dans la nuit du 6 au 7 juin 1865, rendu coupable d’un homicide volontaire sur la personne de Pierre COUDERC, homicide volontaire commis avec préméditation ;
2° Jean THOMÉ de s’être, au même lieu et à la même époque, rendu complice du crime ci-dessus spécifié et qualifié ; pour en avoir, avec connaissance, aidé ou assisté l’auteur dans les faits qui l’ont préparé et facilité ou dans ceux qui l’ont consommé. »
M. DELEVEAU, procureur impérial, est chargé de soutenir l’accusation.
La défense de SEGUIN est confiée à Me AGULHON ; celle de THOMÉ à Me MERCIER.
Par suite des aveux des accusés, les dépositions des témoins ne pouvaient présenter aucun incident digne d’intérêt. Après leur audition, M. le président a fait subir aux deux accusés un long interrogatoire ; ils ont persisté l’un et l’autre dans leurs déclarations fournies dans l’instruction.
Après le réquisitoire de M. le procureur impérial, l’audience a été levée et renvoyée au lendemain, à huit heures du matin.
Avant de prendre la parole, Me AGULHON, défenseur de SEGUIN, demande que la question de coups et blessures ayant occasionné la mort sans intention de la donner soit posée comme résultant des débats. Me MERCIER, avocat de THOMÉ, prend des conclusions tendant à ce que la question de coups et blessures simples soit posée.
Il est fait droit à cette double demande.
Après les plaidoiries et le résumé de M. le président, le jury entre dans la salle de ses délibérations ; il est onze heures. A midi et demi, il rentre dans la salle d’audience ; son verdict est négatif sur toutes les questions relatives à l’assassinat ; l’accusé SEGUIN est déclaré coupable de coups et blessures ayant occasionné la mort, mais sans intention de la donner, et avec la circonstance aggravante de la préméditation. En ce qui concerne THOMÉ, le verdict est affirmatif, mais sur la seule question de coups et blessures simples, avec la même circonstance de préméditation.
La cour condamne SEGUIN à la peine de quinze années de travaux forcés, et THOMÉ à cinq années d’emprisonnement.

L’enquête généalogique :
Pierre COUDERC, berger, âgé de 19 ans, fils de Jean, cultivateur, âgé de 60 ans, et de Marie Anne GERBAL, tous du lieu du Villaret, à Barjac (Lozère), est décédé le 7 juin 1865, à Barjac. Privat COUDERC, cultivateur au Villaret, âgé de 22 ans, frère du décédé, déclare avec son père le décès.
Jean COUDERC, cultivateur, âgé de 75 ans, fils des défunts Pierre et Marie Anne HÉBRARD, domiciliés de leur vivant à Pomiers, commune de Cultures (Lozère), veuf de Catherine GERBOIS, est décédé au Villaret, le 2 mars 1876. Privat COUDERC, cultivateur, âgé de 30 ans, fils du défunt, déclare le décès.
Marie GERBAL, âgée de 56 ans, fille des défunts Joseph et Marie CHALDEIRON, domiciliés en leur vivant au Veyrac, épouse de Jean COUDERC, est décédée au Villaret, le 7 janvier 1867. Privat COUDERC, âgé de 24 ans, cultivateur au Villaret, fils de la défunte, dclare le décès.

Jacques SEGUIN, dit Granou, berger, âgé de 19 ans environ, né au Ventouzet, commune de Sainte-Colombe-de-Peyre (Lozère), fils d’Antoine, et de Marie Anne BALEZ, est décédé à Saint-Louis, annexe de Saint-Laurent-du-Maroni (Guyane), le 2 août 1866.

Support : BNF Gallica, AD de la Lozère, ANOM, Geoportail, Gencom
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