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sign Dernier billet de cette petite série consacrée, selon l’abbé MULLOIS, à la « Manière de se conduire dans les grandes circonstances de la vie... », extrait du « Livre des habitants des campagnes », par M. Louis HERVÉ, et M. l’abbé MULLOIS, premier chapelain de la maison de l’Empereur, édité en 1863, (à lire dans Gallica, bien entendu !), nous aborderons le chapitre de la mort.

Mais voici la plus solennelle de toutes les circonstances : une grave maladie frappe une personne de votre famille ; elle va passer de ce monde dans la terrible éternité. Alors, prenez votre coeur, suivez ses inspirations, et ne vous occupez pas du reste, ce n'est pas le moment de songer aux misérables intérêts de la terre. Sur ce point, il y a bien des gens qui sont vraiment haïssables et qui font dire souvent de tous les habitants des campagnes : sont-ils matériels, sont-ils grossiers, sont-ils brutes ! Vous visitez un malade, vous l'examinez, puis des parents viennent vous faire cette question : croyez-vous qu'il en ait encore pour longtemps ? Je voudrais le faire songer à régler ses affaires, et puis il faut penser à commander son cercueil. Ils négligent d'abord de faire venir le médecin, sous prétexte que la maladie n'est pas assez grave ; à la fin on dit : ce serait inutile, à quoi bon dépenser de l'argent ? Un cheval tombe malade, vite on va chercher un vétérinaire ; on voit un de ses parents souffrir, on dit : Aller chercher un médecin ça coûtera de l'argent. Une chose avant tout préoccupe : c'est la succession ; voilà ce qui fait tourner les têtes et tue les bons sentiments du cœur ; le pauvre moribond est encore là étendu dans son lit, il respire encore, et déjà les yeux sont sur les clefs des armoires ; on veille à ce que rien ne soit distrait, on calcule déjà ce que l'ensemble peut rapporter. On a l'air de se lamenter, mais si on pleure ce n'est que d'un oeil ; pendant ce temps-là, le malade lutte avec la douleur et l'agonie ; c'est à peine si on a songé à envoyer chercher un prêtre; cela abrégerait ses jours, dit-on, et quelquefois il y a sous cette apparence de pitié mal fondée un cruel sentiment. On se dit : Mais si mon père avait acquis quelque chose injustement, le prêtre ordonnerait une restitution, ce serait autant de moins. Courage, mon père, disait un scélérat de fils à son père effrayé du bien d'autrui qu'il possédait, on s'accoutume à tout, vous vous accoutumerez à l'enfer comme à autre chose. Mais voici un noble langage : une jeune fille suppliait son père mourant de se réconcilier avec Dieu ; il refusait obstinément, elle insiste ; à la fin celui-ci lui glisse cette parole dans l'oreille : me réconcilier, je le voudrais bien ; mais je ne le puis à cause de toi ; si je restituais tout ce que j'ai pris, il ne resterait presque rien. A ces mots, la jeune personne tombe à genoux au pied du lit de son père et le supplie de ne rien craindre pour elle. Comment pourrais-je jouir, ajouta-t-elle, d'une fortune qui serait le prix du bonheur et de l'âme de mon père ? Le prêtre vint, tout fut rendu jusqu'au dernier centime, et la jeune fille était heureuse ! ...
Cependant la mort a frappé ; naturellement, on fait quelques démonstrations de douleur, mais au meilleur marché possible ; on dit : c'était un si brave homme, c'était une si brave femme ; c'est un grand malheur ; jamais nous ne retrouverons ce que nous avons perdu. Cela n'empêche pas de marchander le prix de l'inhumation et les prières pour le défunt ; on lui fait dire une messe, deux messes, puis il est oublié. Oh ! Les morts ont bien raison de ne pas revenir, ils seraient désolés ; un homme laisse une jolie succession, et on regrette la petite somme que l'on dépense à son intention. Hâtons-nous de dire que, grâce à Dieu, il est beaucoup de contrées en France où les choses ne se passent pas ainsi. La mort y est chose sacrée : c'est l'affection chrétienne qui dirige toujours, les soins et les larmes sont sincères, et le mort n'est de longtemps oublié ; on va prier sur sa tombe, le dimanche ; chaque semaine, pendant un ou deux ans, une messe est dite à son intention ; vous entendez les coeurs honnêtes vous dire : mes parents m'étaient si bons, c'est à eux que je dois une bonne partie de ce que je possède, et c'est bien juste que je fasse quelques sacrifices pour eux.
Mais si le mourant est un oncle ou une tante à succession, c'est bien autre chose encore ; tous les héritiers sont là à s'entr'examiner sans perdre de vue l'héritage, on se jalouse, on redoute un testament, on redouble d'empressement auprès du bon oncle, ou de la bienheureuse tante ; on a l'air de les chérir, ce qui n'empêche pas que, si, à la mort, il se trouve un testament qui vous enlève tout ou partie de vos espérances, on se fâche, on maudit leur mémoire, on voudrait reprendre les services qu'on leur a rendus ; puis il faut voir la haine que l'on porte à ceux qui ont été mieux partagés, on crie jusqu'à les accuser d'avoir volé cette succession : si le testament avait été en notre faveur, tout eût été dans l'ordre, mais un testament en faveur d'un autre, c'est un vol. Il y a une soif d'argent qui met la division dans les esprits, la rage dans les cœurs ; oh ! La triste position sociale, que celle d'un oncle ou d'une tante à succession, on ne sait jamais si on a des amis dans sa famille. Après les démonstrations les plus amicales, qui sait si on ne s'écriera pas comme un neveu : quel bonheur, mon oncle est mort ! Expression atroce qui trahit le fond d'un coeur perverti.
On dit qu'un riche propriétaire normand allait mourir. Il n'avait pas d'enfants, mais il ne manquait pas d'héritiers, il avait des neveux ; ils étaient là, autour de son lit, lui prodiguant les soins empressés que l'on prodigue en pareille circonstance, surtout à un oncle dont on doit hériter. Avant de mourir il voulut savoir si tout cela était sincère ; donc il leur commande à tous de se retirer, ils restent; il répète l'ordre ou il va les déshériter ; il veut, dit-il, mourir seul ; tous obéissent, moins une jeune personne ; le mourant lui réitère son ordre, en la menaçant de la déshériter. « Oh! Répond-elle, vous le pouvez ; ce n'est pas pour votre fortune que je veux rester auprès de votre lit, c'est pour vous. » Elle fut la seule héritière, et elle l'avait bien mérité ! Oui, respectons les derniers moments du moribond, un jour nous serons à l'agonie comme lui, à moins qu'un accident ou une mort subite ne nous enlève le temps de réclamer les soins des hommes et le pardon de Dieu.
Voilà pour le corps ... Mais le coeur ne doit pas être muet en présence de cette terrible et dernière lutte où l'âme et le corps semblent aux prises. L'honnête homme ne rencontre jamais un cercueil dans nos rues sans ôter son chapeau en signe de respect ; c'est bien autre chose quand on voit un ami qui vous touche de près, sur le point d'entrer dans son éternité. Il y a là des devoirs et même des convenances à observer. Si le prêtre n'était pas venu, il faudrait courir le chercher, il est déjà si tard ! Enfin on ne laisse pas mourir un homme comme un animal. Il a déjà bien assez souffert dans sa vie ... Que dire à son propre coeur, pour le consoler, en présence de ce cadavre que la religion n'a pas béni, et à la pensée de cette âme partie pour l'éternité sans avoir reçu le sacrement du pardon ? ... On dit, il est vrai, pour s'excuser : « J'ai craint de lui faire de la peine, de porter un mortel coup à ce pauvre malade. » Soyez de bonne foi ; quand il est question d'un testament fait en votre faveur, vous n'êtes pas si réservé ; on ne manque pas de glisser ceci au malade : « Il est toujours mieux de prendre ses précautions, on ne sait pas qui meurt, ni qui vit, n'êtes-vous certainement pas mourant ; mais, cela fait, vous serez plus content ; » et il est bien à craindre que l'on n'aime un peu plus l'argent de ses parents que l'on n'aime leur bonheur.
En général, il faut respecter la douleur et la mort, même dans l'étranger, l'inconnu et le pauvre. A Paris, ce respect est touchant : un convoi funèbre passe, tous, riches et pauvres, ôtent leur chapeau, et prennent une attitude digne et grave ; à la campagne, c'est la même chose : tant que le mort n'est pas encore dans la tombe, on se tient convenablement, au besoin on pleure ; la cérémonie funèbre terminée, on se rend avec ceux qui l'ont porté à son dernier asile au cabaret voisin ; là on boit, on parle, on se grise, on chante, et l'on se sépare presque en se disant : vivent les morts, quel est celui que l'on enterrera prochainement ? Voilà quelque chose de dégoûtant, qui sent la barbarie et pas du tout la civilisation. En toutes ces rencontres solennelles, montrons-nous Français et chrétiens, c'est-à-dire honnêtes, dignes, et pleins de coeur ; ne ternissons pas les plus beaux sentiments du coeur humain ; en chaque homme voyons un semblable, un frère, et un enfant de Dieu ; c'est plus qu'il n'en faut pour les respecter, et pour nous respecter nous-mêmes.
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