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mem ste ac nivLes Mémoires de la Société Académique du Nivernais publient dans leur tome XIV de 1900 un texte fort original, que je reproduis ci-dessous in extenso, prônant la réhabilitation des belles-mères. Une vision bien particulière d'une fonction multiple, et donc à géométrie variable, ayant fait le bonheur de nombreux auteurs, et généalogiquement souvent bien plus intéressante que les traditionnelles lignées agnatiques.
Vivent les belles-mères donc.

Si l'on posait à un gavroche quelconque cette simple question:
- Qu'est-ce qu'une belle-mère ?
Je parie une dinde truffée contre une crotte de lapin qu'il répondrait sans la moindre hésitation :
"Une belle-mère, c'est la plaie de la Société ! "
C'est à peu près ainsi que s'expriment d'une façon touchante et quasi unanime, les gendres, les salons, les livres, le théâtre !
Il n'y a pas jusqu'à la Chambre des Députés qui ne serait capable de trouver sur cette charmante définition l'accord parfait de tous les partis.
La plaie de la Société !... Pourquoi ?
Pourquoi les belles-mères sont-elles ridiculisées, honnies, houspillées d'un bout à l'autre de ce beau pays de France par tous les temps et par tout le monde ?
Mystère et confusion !
Personne, du reste, ne s'en préoccupe.
On ne peut pas souffrir la belle-mère. Voilà tout. C'est bien vu, bien entendu, bien porté. C'est devenu Un principe !
Moi, je prétends penser le contraire.
Je prétends que la belle-mère est une femme suave, aimable, respectable, sublime !
C'est bien mon droit, je suppose.
Vous riez, vous dites que je suis un imbécile ! Belle trouvaille ! Et puis après ? Qu'est-ce que cela peut bien me faire ? Suis-je le premier ? Suis-je le seul ?
Alors laissez-moi mon illusion.
Au fond, beaucoup de gendres pensent comme moi. Ils n'osent pas le laisser voir, voilà tout.

Voulez-vous me permettre de vous dire pourquoi cette pauvre femme est mal vue et pourquoi on ne peut en parler sans sourire.
Tout simplement parce qu'il faut, dans la Société, une tête de Turc pour amuser la galerie, un sujet comique pour détendre les nerfs et égayer le mélodrame, un genre tout trouvé de potin pour occuper les badauds et les oisifs.
C'est inou�?, c'est stupide, mais c'est comme cela !
Or, je clame, je déclame et je proclame que la belle-mère est une perle !
Oui, messieurs les gendres, une perle ! Oui, messieurs les auteurs dramatiques, une perle !
Et la preuve, c'est que si elle n'existait pas, il faudrait l'inventer.
D'abord son nom l'indique.
Belle-mère ! On ne trouvait pas assez grand, assez noble ce doux mot de mère. Il a fallu qu'on lui mit ce qualificatif expressif de Belle !
Hélas ! c'était trop. C'est ce qui l'a perdue. L'excès en tout est un défaut. Si l'on eut conlinué de l'appeler mère tout court, la pauvre femme était sauvée et on l'eut portée aux nues.
La destinée du monde tient quelquefois dans un mot.

Maintenant, voyons, monsieur "gendre", rappelez-vous comme vous la chérissiez cette excellente belle-mère, quand elle était simplement maman, et qu'elle conduisait à la promenade, au théâtre ou à la musique la jolie femme que vous aimez aujourd'hui et qui moule onduleusement son beau corps dans votre lit de plumes ou de dentelles.
Vous la trouviez bonne, gentille, charmante : vous le lui avez peut-être dit.
Aujourd'hui que vous lui avez pris l'enfant qu'elle a pétrie, choyée, goutée et dorlotée avec la plus tendre sollicitude pour votre plus grand bien et la satisfaction de votre monstrueux égoïsme, vous ne pouvez plus la sentir. Vous la trouvez laide, ridicule, embêtante !
Pourquoi ?
Ingratitude et bizarrerie ! Le coeur de l'homme est idiot !
Quand, vous-même, tout jeune marié, venez la trouver tout déconfit et l'oreille basse d'une culotte au jeu ou d'une vieille dette qui crie, c'est elle qui vous console et vous glisse l'argent réparateur.
Et vous dites qu'elle est tout au plus bonne à jeter aux chiens.
C'est elle qui, le jour de votre fête, arrive avec un beau cadeau longtemps cherché pour mieux vous plaire. Elle entre, presque craintive, défiante de l'accueil qui lui sera fait. Vous lui souriez du bout des lèvres, la remerciez à peine, ne l'embrassez même pas et, quand elle est partie, lui envoyez un beau pied de nez comme témoignage de satisfaction.
Pourquoi ?

C'est elle qui, tout à l'heure, quand la brouille planera sur votre ménage, interviendra auprès de sa fille pour la faire céder à vos désirs. Et, bien que flatté dans votre amour-propre de mâle, vous lui en voudrez quand même, en dedans, en pensant: de quoi se mêle-t-elle, celle-là !
C'est elle, quand votre femme sera malade, qui sera la première au chevet de son enfant, vous priant de prendre le repos dont elle se privera généreusement. Et vous, vous direz encore, en pestant intérieurement : après tout, elle ne fait que son devoir !
C'est elle, enfin, qui, économe et parcimonieuse - vous dites, vous, avare et rapiate - amassera de bonnes petites rentes pour vous les laisser un jour, et vous direz, au moment de l'enterrement, à vos amis qui vous congratuleront doléancement : c'était pas trop tôt qu'elle claque ! Ce qu'elle m'a rasé celle-là !
Ingratitude et abomination ! Le coeur de l'homme est idiot !
Et je crie et je hurle que tout cela est épouvantable.
Salut à la Belle-Mère qui passe !

Jeunes filles timides ou effrontées, qui cherchez à l'abri de son ombre le jeune homme parfumé auquel vous offrirez votre main et le reste, gardez-lui votre afIection profonde.
Qui vous guiderait, si elle n'était pas là ? Qui vous préparerait la première rencontre, comme par hasard, durant laquelle votre petit coeur de cire dansera éperdument la Carmagnole ?
Qui ferait auprès du papa j'm'en foutiste les démarches nécessaires aux fiançailles ?
Qui interviendrait pour cacher les petites fautes, excuser la poudre trop épaisse, le brin de rouge mis en trop et la coquetterie qui  s'éveille ?
C'est elle, toujours elle, maman d'abord, belle-mère ensuite, qui profile sa silhouette obstinée, mais bonne et douce et caressante, à côté de votre existence qui lui est chère.
Protégez-là contre vos maris. Défendez-la.

Car il y a nombre d'hommes mariés qui la voudraient voir à tous les diables.
Une belle-mère, ça cause, ça jabote et radote et asticote.
Mon Dieu ! Mais c'est le propre de la femme cela !
La langue lui a été donnée pour s'en servir.
C'est un appendice essentiellement mobile qui ne peut rester en place.
Perdition des femmes, disent les uns. Agrément de plus, disent les autres.
Il en faut pour tous les goùts.
Laissons donc faire !
Il faut ces petits contre-temps pour fouetter le sang et secouer le pot-au-feu conjugal.

Vous n'avez pas l'air de vous en douter : la Belle-Mère est un remède tout trouvé pour les tempéraments trop concentrés ou somnolents, pour les hommes trop calmes ou trop timides.
Elle active, émoustille, stimule, provoque au besoin la colère, la calme et la rallume pour le plus grand bien de la santé.
Laissez-la donc tranquille. A force de la vilipender, de la traquer, de l'agacer, vous finissez par la rendre sévère, grincheuse, hargneuse.
Au contraire des médicaments qu'il faut agiter avant de s'en servir, ne la troublez pas, traitez la comme une bouteille de vin très vieux qu'on n'ose remuer en le servant.
Prenez-la comme les mouches, avec du miel, et non avec du vinaigre.
Vous verrez que vous en ferez une pâte excellente, un onguent parfait pour votre plus grand profit à tous deux.

Et vous, auteurs dramatiques, changez vos batteries et remisez vos épigrammes.
Je sais bien qu'elle vous est fort utile.
Que deviendrez-vous sans elle ?
Qui prendrez-vous pour aller donner à la jeune mariée, le bougeoir en main, le baiser mouillé d'une larme et les recommandations dernières pour la consommation du grand sacrifice de virginité ?
Que trouverez-vous pour envenimer l'action languissante de vos scènes entre époux qui se disputent ?
Je ne sais, et je n'en ai cure.
Mais vous avez usé et abusé de cette pauvre femme.
De même que le charcutier avec le cochon, vous avez tiré d'elle tout ce qu'il était possible d'en obtenir. Vous lui avez fait rendre plus qu'elle ne pouvait donner.
Elle a fait recette et rempli vos poches.
Il vous appartient maintenant de la glorifier. Il faut avoir la reconnaissance du ventre.
I! faut racheter, réhabiliter, déifier la belle-mère ! En faire l'être extraordinaire, surnaturel, l'être suprême devant lequel tout le monde s'inclinera.
Et le Gouvernement lui-même, qui décore tout le monde et ne sait auquel entendre, devrait envoyer promener tous les candidats aux palmes, au Mérite agricole et à la Légion d'honneur, garder pour cette femme admirable, auguste et vénérable, qui peut être mère, belle-mère, grand-mère, arrière-grand-mère et mieux, toutes les croix et décorations qui existent, la couronner rosière et la mettre sous globe, couverte de fleurs, au Panthéon.
E. LANGERON
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