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lettre leonAu 19ème siècle, on exerçait les enfants à la lecture des manuscrits grâce à de petits ouvrages présentant de nombreux documents concernant des préceptes moraux, des évènements de l'histoire de France, des modèles d'actes ou de style épistolaire. En quelque sorte un exercice de paléographie.
L'écriture ne pose pas vraiment de problème de lecture, si ce n'est dans les différentes formations des caractères ; on ne trouve pas ou peu d'abréviations, de caractères extrêmement déformés, de tournures grammaticales désuètes, tout est en français.

Je fais donc un exercice en direct. Et c'est au travers d'une description, peut-être imaginée, mais somme toute fort intéressante, et qui rappellera à certains pareille situation, que je vous donne ma transcription d'une lettre dans laquelle Léon raconte à son ami la visite qu'il a faite au village de son enfance :

"Longchamps, 2 juin 1850
Depuis longtemps, mon cher ami, je brûlais de voir, ne fût-ce que pour vingt-quatre heures, ce village où s'est écoulée mon heureuse enfance, et que je n'ai point revu depuis l'époque déjà éloignée où mes parents, obligés de le quitter, m'emmenèrent avec eux.
Enfin, j'ai pu satisfaire mon désir. Quelles douces impressions j'ai éprouvées. Je brûle de les répandre dans ton coeur. Toi qui es le confident de toutes mes pensées, toi qui t'intéresses si vivement à tout ce qui me touche, cher Alfred, prends part à la joie que je viens d'éprouver.
Mon village est situé sur le penchant d'une colline.
Avec quel transport j'ai d'abord parcouru le riant vallon qui s'étend à ses pieds, et que dans mon enfance j'aimais tant à parcourir ; mais, le croirait-on, une déception m'y attendait. J'étais allé en courant jusqu'à la rivière qui arrose le vallon ; qu'elle me parut changée ! Mes souvenirs me la représentaient fort large et profonde. Dans mon enfance c'était un fleuve pour moi, et les rochers de ses bords étaient à mes yeux d'une élévation prodigieuse ; je ne me figurais pas que les Alpes puissent être plus hautes. Eh bien, aujourd'hui, ce fleuve ne me paraît plus qu'un assez large ruisseau, et les rochers de ses bords me semblent moins de véritables rochers que d'assez grosses pierres. Ainsi, nous jugeons les choses d'après le rapport qu'elles ont avec nous. La rivière ne s'était point rétrécie, les rochers ne s'étaient point abaissés, mais j'avais grandi.
En allant au village et en le parcourant, j'ai tout revu, tout parcouru avec transport ; l'avenue bordée de hauts peupliers ; le ruisseau, la fontaine, le lavoir, et la maison où je suis né, et l'enclos paternel tout plein de fleurs et de verdure, et le presbytère où j'ai reçu de si douces leçons, et le clocher aigu et penché où nichaient les corneilles, et l'orme séculaire de la grande place, vieux témoin des jeux, des luttes et de toutes les fêtes du village.
Mais le lieu dont l'aspect a fait plus vivement battre mon coeur, c'est l'église.
Jamais les superbes édifices consacrés aux cultes dans nos villes ne me causèrent l'émotion religieuse qui s'empara de moi lorsque je mis le pied sur la première dalle de ce temple modeste. Les bancs étaient rangés comme autrefois et je reconnus ma place et celle de ma mère. Voici l'endroit où je me tenais à genoux le jour de ma première communion. Ô Alfred ! qu'il m'a été doux de revoir les muets témoins de cette scène, la plus touchante et la plus solennelle de ma vie ! Quand se leva enfin ce jour béni et si longtemps attendu, j'offris à Dieu une âme pure encore. Nous étions là quinze enfants, graves, recueillis et remplis d'une pieuse inquiétude. Je me souviens que lorsque le vénérable pasteur s'approcha avec le vase sacré, je tremblais dans mon innocence, comme un pêcheur chargé d'iniquités qui va paraître devant Dieu. Je le vois encore, ce saint homme, avec sa belle tête blanche, son front calme et haut, son regard plein de douceur et de bonté. Il s'arrête au moment où, agenouillé devant la sainte table, nous attendions dans un religieux silence ; et le bras levé, l'hostie en main, les yeux abaissés sur nous, la voix un peu émue : O mes enfants, nous dit-il, mes chers enfants, il y a fête au ciel aujourd'hui ; car les anges, vos frères, vous regardent, et vous êtes purs comme eux. Ah ! si vous deviez un jour ... Il s'interrompit, comme pour éloigner un pénible pressentiment ; puis reprenant d'une vois pleine d'onction : On raconte qu'un jeune chrétien, un enfant comme vous, après avoir participé au divin mystère auquel vous allez être admis, s'endormit le soir dans le sein de Dieu, pour ne plus se réveiller ; et le lendemain, le prêtre assis à son chevet, disait à sa mère en pleurs : heureux enfant ! il est au ciel. O vous, qui sans doute vous réveillerez demain, concervez longtemps les saintes impressions de ce jour sacré, et puisse le prêtre qui vous aidera à mourir dire de vous : heureux vieillard, il est au ciel.
Ah ! je ne les oublierai jamais des douces et profondes impressions ; aujourd'hui encore, O mon ami, elles sont aussi vivantes qu'en cet instant solennel, et ces paoles sont à jamais gravées dans mon coeur.
Au sortir de l'église, après avoir prié quelques temps dans le cimetière, j'allai jeter un coup d'oeil sur la maison d'école. Je la revis avec un bonheur pur de toute amertume. O Alfred ! on me disait, quand j'étais écolier, que c'était le temps le plus heureux de ma vie. Je ne l'ai vu que depuis que ce temps est passé. Nous avions pour maître un de ces instituteurs excellent qui ont embrassé cette profession par amour de l'enfance, qui n'ont fait toute leur vie qu'enseigner, et enseigner avec zèle, hommes patients, laborieux, honnêtes, toujours estimés et souvent aimés. Il avait sur nous l'influence d'une affection toute paternelles et l'autorité d'une vie sans tache. Aussi j'aurais eu plaisir à le revoir et à lui serrer la main ; mais il n'était plus là ; un plus jeune l'avait remplacé. Puisse-t-il être aussi honnête et aussi aimant que son prédécesseur ! Je ne puis rien souhaiter de mieux pour ses élèves ni pour lui.
Puis je suis allé visiter la maison paternelle. Je ne saurais te dire ce que j'ai éprouvé dans ce lieu tout plein des souvenirs de mon père et de ma mère ; partout je retrouvais leurs traces ; j'ai versé quelques larmes. Cher Alfred, ces larmes étaient bien douces !
Tandis que j'étais absorbé dans ces souvenirs, je me sentis frapper sur l'épaule. Je me retournai ; c'était un de mes amis d'enfance, un de mes meilleurs camarades. Il m'embrassa avec effusion, et, me prenant sous le bras, il m'entraîna chez lui. Sa famille me fit l'accueil le plus cordial. Les confidences de l'amitié prolongèrent longtemps le repas du soir. Il me conduisit enfin dans la chambre qui m'était destinée, et un paisible sommeil termina pour moi cette journée si féconde en douces émotions.
Adieu mon ami ; cette lettre est bien longue ; mais j'en suis sûr, elle ne t'a pas ennuyé.
Léon D."
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